Tendre la main et écouter, le combat de Charline Delporte pour les victimes d’emprise sectaire

Derrière ses lunettes, elle a le regard pétillant de passion. Charline Delporte a consacré 30 ans de sa vie à des associations venant en aide aux personnes embrigadées par des mouvements à dérives sectaires. Présidente du CAFFES (Centre National d’Accompagnement Familial face à l’Emprise Sectaire) depuis 2014, son parcours est aussi passionnant qu’admirable.

Si l’on devait mettre un visage sur la lutte contre les mouvements sectaires dans la métropole lilloise, ce serait sûrement celui de Charline Delporte. À plus de 70 ans, elle cumule une trentaine d’années de bénévolat auprès de l’ADFI (Association de Défense des Familles et de l’Individu victimes de sectes) et, à présent, du CAFFES.

Une vocation ? C’est ce que l’on aurait tendance à croire – et pourtant. “Quand je suis allée, avec mon mari, dans ce centre, je n’avais absolument pas envie de faire du bénévolat”, nous confie-t-elle franchement.

Face à une réalité absurde

L’histoire de sa rencontre avec le monde sectaire, elle l’a probablement racontée une centaine de fois, et en a même écrit un livre. Dans les années 90, lorsqu’elle met les pieds dans le centre de l’ADFI à Lille, elle est une mère inquiète, troublée, car elle ne comprend plus sa fille, Anne*, depuis deux ans. Elle tente, bien sûr, de trouver une explication : “On pensait qu’elle était juste amoureuse, car elle avait rencontré un garçon qui préparait ses concours pour être professeur”. Situation classique pour beaucoup de parents, mais jamais dans de telles proportions.

“J’étais une mère qui pleurait car sa fille lui disait : ‘Vous serez du fumier sur la surface de la Terre, le jour où il y aura un nouveau monde, car vous n’avez pas cru, car vous êtes des mécréants.’ . Ce discours complètement improbable, ce n’est pas Anne qui l’a inventé, mais bien l’organisation dont son petit ami fait partie depuis son enfance : les Témoins de Jéhovah.

Si ce nom vous dit quelque chose, c’est qu’il représente un mouvement existant depuis les années 1870, et qui s’est depuis exporté partout dans le monde. En France, on comptabilise plus de 100 000 “proclamateurs” – les membres chargés du porte-à-porte -, mais il est difficile de connaître le nombre exact de pratiquants. L’organisation possède un statut assez ambigu dans de nombreux pays. Les Témoins croient fermement en l’Apocalypse, ne reconnaissent qu’un seul Dieu – Jéhovah -, et encouragent vivement le prosélytisme parmi leurs fidèles. Ils se consacrent entièrement et éternellement à Jéhovah et son organisation.

Magazines distribués par les « proclamateurs » lors de leurs interventions © Le Républicain Lorrain

Pour Charline, apprendre que sa fille avait été embrigadée était un coup de massue. “C’était si démesuré. Quand on entend ça de sa fille qui avait des études prometteuses, dotée d’une générosité incroyable… on est désemparé.”

Face à cet “ennemi invisible”, des associations, comme à l’époque l’ADFI, ont été là pour la soutenir, pour aider Anne à se sortir de cette spirale infernale. Bien plus tard, Charline est devenue présidente de l’antenne de Lille, et l’est restée pendant 22 ans. Elle n’imaginait pas quitter son poste dans la fromagerie familiale pour se lancer dans le bénévolat et, à terme, l’activisme contre les mouvements sectaires.

Apaiser les souffrances, un combat quotidien

Aujourd’hui, le CAFFES a remplacé l’ADFI, mais fonctionne de la même manière : accueillir les familles et les victimes, les laisser s’exprimer, et les guider hors de cette emprise. “Quand on est manipulés, on ne sait plus, on est anesthésié… En parenthèses. Notre centre essaie d’installer des garde-fous autour de ces personnes et de leurs faire prendre conscience que tout ce qu’on leur demande n’est pas nécessaire, que tout ce qu’on leur dit n’est pas vrai”, explique-t-elle patiemment. “Garder le contact impérativement, coûte que coûte, c’est ce qui marche”. Ainsi, le CAFFES n’a pas pour but de combattre les mouvements sectaires directement, mais d’être cette “main tendue pour les victimes”.

En tant que présidente de l’association, Charline Delporte regorge d’anecdotes et d’histoires vécues dans son centre. Elle nous mentionne ces boîtes de mouchoirs, disposées un peu partout : “Quand je rentre chez moi, je dis à mon mari que j’aimerais bien les détruire. Mais elles sont là, tous les jours elles sont utilisées”. Ces boîtes, symbole de souffrance.

Pourtant, malgré toutes ces difficultés, elle aime son métier. Elle fait en sorte d’apporter aux autres, et de transmettre tout ce qu’elle peut. Elle ne se considère pas comme une activiste, mais simplement une bénévole. Même après avoir reçu menaces de morts et plaintes de la part de leaders sectaires, après avoir défendu les intérêts de son centre durant toutes ces années, elle est toujours là, et se bat chaque jour. “Je ne me suis jamais tue, je n’ai pas peur, et devant tous ces mouvements sectaires je n’ai jamais reculé d’un pas”.

Léa Dutertre

* Les noms et prénoms des personnes citées ont été modifiés.

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